Mère des Crapauds (Mother of Toads)

Translation of Clark Ashton Smith by Patrick Rodrigue

« Pourquoi dois-tu toujours te dépêcher à t'en aller, mon petit? »

La voix de Mère Antoinette, la sorcière, était un croassement amoureux. Elle lorgna Pierre, le jeune apprenti de l'apothicaire, avec de grands yeux ronds et fixes comme ceux d'un crapaud. Les plis sous son menton palpitaient comme la gorge de quelque énorme batracien. Ses seins énormes, pâles comme des ventres de grenouille, saillirent hors de sa robe en loques alors qu'elle se penchait vers lui.

Il ne répondit pas; et elle vint plus près, jusqu'à ce qu'il voie dans le creux de ces seins une humidité miroitant comme la rosée des marais... comme la bave de quelque amphibien... une humidité qui semblait avoir toujours subsisté là.

Sa voix, rauque et cajolante, insistait. « Reste un peu ce soir, me joli orphelin. Personne ne s'ennuiera de toi dans le village. Et ton maître ne s'en souciera pas. » Elle se pressa contre lui avec des plis tremblotants de graisse. De ses doigts courts et épais, qui donnaient presque l'impression d'être palmés, elle saisit sa main et la dirigea vers sa poitrine.

Pierre libéra sa main et la retira discrètement. Dégoûté plutôt que honteux, il détourna les yeux. La sorcière avait plus que deux fois son âge, et ses charmes étaient trop frustes et répugnants pour le tenter ne fût-ce qu'un instant. En outre, sa réputation était telle qu'on disait qu'elle avait neutralisé les charmes d'une sorcière plus jeune et plus jolie. Sa sorcellerie faisait qu'elle était crainte parmi la paysannerie de cette province éloignée, où les croyances dans les sorts et les philtres étaient encore communes. Les gens d'Averoigne la nommaient La Mère des Crapauds , un nom attribué pour plus d'une raison. Des crapauds infestaient en nombre incalculable les alentours de sa hutte; on disait qu'ils étaient ses familiers, et de sombres légendes étaient contées concernant leur relation avec la sorcière et les tâches qu'ils accomplissaient selon ses ordres. De telles histoires étaient les plus facilement crues en raison de ces traits de batracien qui avaient toujours été remarqués dans son aspect.

Le jeune homme éprouvait de l'aversion pour elle, tout comme il avait éprouvé de l'aversion pour les crapauds apathiques et anormalement gros qu'il avait parfois écrasés dans le crépuscule, le long du trajet entre sa hutte et le village de Les Hiboux. Il pouvait en ce moment même entendre coasser certaines de ces créatures; et il semblait, étrangement, qu'ils émettaient des échos à demi articulés des mots de la sorcière.

Il allait bientôt faire noir, pensa-t-il. Le trajet au cœur des marais n'était guère agréable durant la nuit, et il était doublement anxieux de partir. Ne répondant toujours pas à l'invitation de Mère Antoinette, il empoigna la fiole triangulaire noire qui était posée devant sur la table graisseuse de la femme. La fiole contenait un philtre doté de curieux pouvoirs que son maître, Alain le Dindon, l'avait envoyé se procurer. Le Dindon, l'apothicaire du village, avait coutume d'employer subrepticement certains médicaments douteux fournis par la sorcière; et Pierre était souvent parti effectuer de telles commissions à sa hutte dissimulée par les osiers.

Le vieil apothicaire, dont l'humour était rude et grivois, avait souvent taquiné Pierre concernant la préférence que Mère Antoinette éprouvait pour lui. « Une nuit, mon garçon, tu vas rester avec elle », avait-il dit. « Prends garde, ou le gros crapaud va t'écraser. » Se rappelant de cette raillerie, le garçon rougit de colère alors qu'il se tournait pour s'en aller.

« Reste », insista Mère Antoinette. « Le brouillard est épais sur les marais; et il s'épaissit rapidement. Je savais que tu allais venir et j'ai réchauffé et épicé pour toi une bonne portion du vin rouge de Ximes. »

Elle retira le couvercle d'un pichet de terre cuite et versa son contenu fumant dans une grande tasse. Le vin d'un rouge pourpre s'épaississait d'une manière délectable, et un parfum d'épices chauds et délicieux emplit la hutte, surpassant les odeurs moins agréables qui provenaient du chaudron mijotait, des tritons, des vipères et des ailes de chauve-souris à moitié séchés et des maléfiques herbes nauséabondes suspendus sur les murs, et de la puanteur des chandelles de poix noire et des cierges funéraires qui brûlaient toujours, jour et nuit, dans cet intérieur sombre et sale.

« Je vais le boire », dit Pierre, légèrement à contrecœur. « S'il ne contient rien de votre propre composition. »

« Ce n'est rien d'autre que du vin, vieux de quatre saisons, assaisonné d'épices d'Arabie », coassa mielleusement la sorcière. « Cela va réchauffer ton estomac... et... » Elle ajouta quelque chose d'inaudible alors que Pierre acceptait la tasse.

Avant de boire, il inhala le fumet du breuvage avec une certaine prudence, mais fut rassuré par son parfum agréable. Sans aucun doute, il était exempt de toute drogue, de tout philtre préparé par la sorcière; car, à sa connaissance, ses préparations étaient toutes dotées d'une mauvaise odeur.

Néanmoins, comme s'il avait été prévenu par quelque prémonition, il hésita. Puis, il se rappela que l'air du crépuscule était effectivement frais; que des brumes s'étaient rassemblées furtivement autour de lui alors qu'il se rendait à la résidence de Mère Antoinette. Le vin le fortifierait pour la lugubre marche de retour vers Les Hiboux. Il le but rapidement et reposa la tasse. « En vérité, voilà du bon vin », déclara-t-il. « Mais je dois à présent m'en aller. »

Alors qu'il parlait, il sentit se répandre dans son estomac et dans ses veines la chaleur de l'alcool, des épices... de quelque chose de plus ardent que ces derniers. Il lui semblait que sa voix était irréelle et étrange, tombant comme si elle avait été émise d'une hauteur lointaine au-dessus de lui. La chaleur s'amplifia, croissant en lui comme une flamme dorée alimentée par des huiles magiques. Son sang, un torrent bouillonnant, battait de plus en plus tumultueusement dans ses membres.

Il sentit un profond et doux grondement de tonnerre dans ses oreilles, un éblouissement rosé dans ses yeux. D'une manière quelconque, la hutte semblait s'agrandir, changer lumineusement autour de lui. Il reconnaissait difficilement ses meubles sordides, son fouillis d'articles lugubres, sur lesquels une splendeur torride était répandue par les chandelles noires, terminées par un feu rougeoyant, qui surplombait et s'agrandissait dans la douce obscurité. Son sang brûlait comme la flamme palpitante des bougies.

Pour un instant, il lui vint à l'idée que ceci était un enchantement discutable, une élégance tissée par le vin de la sorcière. La peur le saisit et il voulut s'enfuir. Puis, tout près à ses côtés, il vit Mère Antoinette.

Brièvement, il s'émerveilla du changement qui s'était abattu sur elle. Puis, la peur et l'étonnement furent tous deux oubliés, de même que sa vieille répulsion. Il sut pourquoi la chaleur magique devenait toujours plus grande et plus ardente en lui; pourquoi sa chair brillait comme les cierges rougeoyants.

La robe souillée qu'elle portait gisait à ses pieds, et elle se tenait debout, aussi nue que Lilith, la première sorcière. Les membres et le corps informes étaient devenus voluptueux; la bouche pâle, aux lèvres épaisses, l'attiraient avec une promesse de baisers plus amples que ce que pouvaient donner les autres bouches, la concavité de ses seins qui tombaient lourdement, les pesants plis et les rondeurs bouffies de ses flancs et de ses hanches, tous étaient chargés de charmes luxurieux.

« M'aimes-tu à présent, mon petit? », l'interrogea-t-il.

Cette fois il ne se retira point, mais alla à sa rencontre avec des mains chaudes et chercheuses lorsqu'elle se pressa lourdement contre lui. Ses membres étaient frais et humides; ses seins s'inclinaient comme les monticules de gazon sur un marais. Son corps était blanc et totalement dénué de poils; mais ici et là il sentait de curieuses rugosités... comme celles que l'on retrouve sur la peau d'un crapaud... qui aiguisa d'une manière quelconque son désir plutôt que de le repousser.

Elle était si immense que ses doigts pouvaient à peine se joindre derrière elle. Ses deux mains réunies équivalaient seulement à la coupole d'un seul sein. Mais le vin avait infusé dans son sang une ardeur digne d'un philtre.

Elle le mena à sa couche, située aux côtés de l'âtre où un grand chaudron bouillonnait mystérieusement, projetant son fumet en d'étranges boucles tortillées qui suggéraient de vagues et obscènes figures. La couche était grossière et dénudée. Mais la chair de la sorcière évoquait de profonds et luxurieux coussins...

Pierre s'éveilla dans l'aube cendrée, lorsque les grands cierges noirs eussent diminué et eussent fondu en masse informe sur leurs supports. Malade et confus, il chercha en vain à se rappeler où il se trouvait ou qu'est-ce qu'il avait fait. Alors, se tournant quelque peu, il vit à ses côtés sur la couche une chose qui ressemblait à quelque monstre impossible de cauchemar; une forme ressemblant à un crapaud, aussi grosse qu'une femme obèse. Ses membres évoquaient en quelque sorte les bras et les jambes d'une femme. Son corps pâle et verruqueux se pressa et se gonfla contre lui, et il sentit la douceur arrondie de quelque chose qui ressemblait à un sein.

La nausée le saisit alors que le souvenir de cette nuit délirante lui revenait; il avait été envoûter de la manière la plus folle par la sorcière et avait succombé à ses enchantements maléfiques.

Il lui semblait qu'un incube l'étouffait, pesant lourdement sur tous ses membres et son corps. Il ferma ses yeux, afin de ne plus contempler davantage la chose abominable qu'était Mère Antoinette sous son véritable aspect. Lentement, avec des efforts prodigieux, il s'extirpa de sous l'écrasante forme cauchemardesque. Elle ne remua point, ni ne sembla se réveiller; et il glissa rapidement hors de la couche.

À nouveau, contraint par une fascination repoussante, il jeta un coup d'œil sur la couche - et vit seulement la forme dégoûtante et obèse de Mère Antoinette. Peut-être que son impression d'avoir vu un gros crapaud à ses côtés n'avait été qu'une illusion, un semblant de rêve qui s'était attardé après le sommeil. Il oublia quelque chose de son horreur cauchemardesque; mais sa gorge se contractait toujours dans un dégoût maladif, se souvenant de l'obscénité à laquelle il avait succombé.

Craignant que la sorcière ne s'éveille à tout moment et cherche à la retenir, il s'enfuit sans bruit de la hutte. C'était en plein jour, mais une brume froide et sans couleur s'étendait partout, recouvrant les marais envahis par les roseaux, et suspendue comme un rideau fantomatique sur le chemin qu'il devait suivre jusqu'à Les Hiboux. Bougeant et grouillant continuellement, la brumes semblait s'élancer vers lui avec des doigts intercepteurs alors qu'il entreprenait de retourner chez lui. Il frissonna à son contact, il inclina sa tête et ramena sa cape tout près de son corps autour de lui.

De plus en plus épaisse, la brume tourbillonnait, s'enroulait en spirales, se tortillait sans fin, comme pour empêcher la progression de Pierre. Il pouvait discerner le chemin étroit et serpentant seulement quelques pas à l'avance. Il était ardu de trouver les points de repère familiers, difficile de reconnaître les osiers et les saules qui surgissaient subitement devant lui comme des fantômes gris et qui retournaient aussitôt dans le néant blanc alors qu'il poursuivait son chemin. Jamais il n'avait vu un tel brouillard; il était comme les fumées aveuglantes et suffocantes d'un millier de chaudrons remués par des sorcières.

Bien qu'il ne fut pas tout à fait certain de son environnement, Pierre estima qu'il devait avoir couvert la moitié de la distance vers le village. Puis, d'un seul coup, il commença à rencontrer les crapauds. Ils avaient été dissimulés par la brume jusqu'à ce qu'il arrive à proximité d'eux. Difformes, bizarrement gros et boursouflés, ils paressaient sur son trajet dans le petit sentier ou sautillaient apathiquement de chaque côté devant lui dans la pâle obscurité.

Plusieurs d'entre eux se frappèrent contre ses pieds en un affalement horrible et pesant. Il marcha sans s'en rendre compte sur l'un d'eux et glissa sur la molle répugnance que cela produisit, se sauvant in extremis d'une plongée tête première dans le pourtour du marécage. Une eau noire et fangeuse luisit sombrement à ses côtés alors qu'il titubait.

Se retournant pour rejoindre le chemin, il écrasa d'autres crapauds en une pulpe détestable sous ses pieds. Avec eux, le sol marécageux était vivant. Émergeant de la brume, ils sautillaient contre lui, frappant ses jambes, sa poitrine, même son visage, de leurs corps moites. Ils s'élevaient par vingtaines, comme une légion menée par des diables. On eut dit qu'il y avait une malveillance, un but maléfique dans leurs mouvements, dans l'assaut de leur violent impact. Il ne parvenait pas à avancer davantage sur le chemin infesté, mais chancelait d'avant en arrière, glissant aveuglément et protégeant son visage de ses deux mains levées. Il éprouva une inquiétante consternation, une horreur fantastique. C'était comme si le cauchemar de son réveil dans la hutte de la sorcière était en quelque sorte retombé sur lui.

Les crapauds provenaient de la direction de Les Hiboux, comme pour le contraindre à retourner vers la demeure de Mère Antoinette. Ils se rassemblaient contre lui comme un déluge monstrueux, comme des projectiles lancées par d'invisibles démons. Le sol en était recouvert, leurs corps fendaient l'air à toute allure. Une fois, il faillit même chuter sous leur poids.

Leur nombre semblait s'accroître, ils dévalaient sur lui en une tempête nocive. Il abandonna devant eux, son courage s'effondra et il se mit à courir au hasard, sans savoir qu'il venait de quitter le chemin sûr. Perdant tout sens de l'orientation, dans son désir frénétique d'échapper à ces impossibles myriades, il se précipita parmi les minces roseaux et les laîches, sur du sol qui tremblota de façon gélatineuse sous lui. Toujours sur ses talons, il entendait le doux et pesant frétillement des crapauds; et parfois ils s'élevaient comme un mur soudain pour lui barrer le passage et le forcer à faire demi-tour. Plus d'une fois, ils le repoussèrent du bord de bourbiers cachés dans lesquels il se serait autrement abîmé. C'était comme s'ils le menaient délibérément et de façon concertée vers un but destiné.

À présent, comme le lever d'un rideau dense, la brume se retira et Pierre vit devant lui dans le scintillement doré du soleil matinal les osiers verts, poussant en rangs serrés, qui entouraient la hutte de Mère Antoinette. Les crapauds avaient tous disparu, bien qu'il eut pu jurer que des centaines d'entre eux sautassent tout près de lui un instant auparavant. Avec un sentiment de peur et de panique désarmés, il sut qu'il se trouvait toujours pris dans les filets de la sorcière; que les crapauds étaient effectivement ses familiers, comme tant de gens le croyaient. Ils avaient empêché sa fuite et l'avaient ramené à la folle créature... qu'elle fut femme, batracien ou les deux... qui était connue comme étant La Mère des Crapauds.

Les sensations qu'éprouvait Pierre étaient celle de quelqu'un qui, pour un moment, s'enfonce plus profondément dans quelques sables mouvants noirs et insondables. Ses doigts épais, avec de pâles plis de peau entre eux, comme le commencement d'une palme, étaient tendus et aplatis sur la tasse fumante qu'elle transportait. Une bouffée soudaine de vent s'éleva de nulle part, levant les jupes légères de Mère Antoinette jusqu'à ses cuisses grasses, et porta aux narines de Pierre la chaude odeur familière des épices du vin drogué.

« Pourquoi es-tu parti si rapidement, mon petit? » Il y avait une cajolerie amoureuse dans le ton même de la question de la sorcière. « Je ne devrais pas te laisser partir sans une autre tasse du bon vin rouge, tiédi et épicé pour réchauffer ton estomac... Vois, je l'ai préparé pour toi... sachant que tu allais revenir. »

Elle s'approcha très près de lui alors qu'elle parlait, marchant de côté, concupiscente, et portant la tasse aux lèvres de Pierre. Celui-ci fut pris de vertige en humant les volutes de fumée et tourna la tête. Il lui semblait qu'un sort paralysant avait saisi ses muscles, car le mouvement le plus simple requérait un immense effort.

Son esprit, par contre, était toujours clair, et la répulsion maladive de cette aube cauchemardesque lui revint. Il vit de nouveau le gros crapaud qui reposait à ses côtés lorsqu'il s'était réveillé.

« Je ne boirai pas de votre vin », dit-il fermement. « Vous êtes une folle sorcière, et je vous déteste. Laissez-moi m'en aller. »

« Pourquoi me détestes-tu? », coassa Mère Antoinette. « Tu m'aimais la nuit dernière. Je peux te donner tout ce que donnent les autres femmes... et plus. »

« Vous n'êtes pas une femme », dit Pierre. « Vous êtes un gros crapaud. Je vous ai vue dans votre véritable forme ce matin. Je préfère me noyer dans les eaux du marais que de coucher de nouveau avec vous. »

Un changement indescriptible survint chez la sorcière avant même que Pierre eut fini de parler. La concupiscence quitta ses traits épais et pâles, les laissant pour un instant carrément inhumains. Puis, ses yeux s'enflèrent et saillirent horriblement, et son corps tout entier parut se gonfler comme s'il avait été gorgé de venin.

« Alors va! », cracha-t-elle avec une virulence gutturale. « Mais tu souhaiteras très bientôt être resté... »

L'étrange paralysie quitta les muscles de Pierre. C'était comme si l'injonction de la sorcière en colère avait servi à révoquer un sort insidieux et à moitié complété. Sans aucun regard ou mot de départ, Pierre fit demi-tour et s'enfuit à grands pas rapides, presque en courant, sur le chemin qui menait à Les Hiboux.

Il avait fait à peine plus d'une centaine de pas que le brouillard commença à revenir. Il roulait en grosse quantité vers le rebord des étangs à partir du fond des marais, il se répandait comme de la fumée à partir du sol même situé sous ses pieds. Presque instantanément, le soleil se rétrécit en un disque d'argent décroissant et disparut. Les cieux bleus se perdirent dans la vacuité pâle et bouillonnante au-dessus de sa tête. Le chemin devant Pierre s'effaça jusqu'à ce qu'il lui semble marcher sur le bord abrupt d'un abîme blanc qui bougeait avec lui alors qu'il poursuivait sa route.

Tels les bras moites de spectres, avec des doigts froids comme la mort qui serraient et caressaient, les brumes folles se rapprochèrent encore de Pierre. Elles s'épaissirent dans ses narines et sa gorge, elles dégouttaient de ses vêtements en une épaisse rosée. Elles l'étouffaient avec l'odeur fétide d'eaux rances et de vase putride... et d'une puanteur qui évoquait des cadavres se liquéfiant qui s'était levé quelque part à la surface du marais.

Puis, de la blancheur vierge, les crapauds assaillirent Pierre en une vague déferlante et solide qui s'éleva au-dessus de sa tête et plongea sur lui à partir du mince chemin avec la force d'une mer.

À travers la brume, il discerna indistinctement à proximité le bord duquel il était tombé. Mais ses pas furent follement et horriblement entravés par les eaux grouillantes de crapauds lorsqu'il s'évertua à l'atteindre. Centimètre par centimètre, avec une panique désespérée s'approfondissant en lui, il lutta pour regagner la terre ferme. Les crapauds sautèrent et dégringolèrent sur lui en un mouvement vertigineux rappelant la marée. Ils tourbillonnèrent comme un courant visqueux autour de ses pieds et de ses tibias. Ils s'étendirent et se gonflèrent en de grandes ondulations détestables contre ses genoux retardés.

Néanmoins, il accomplit un progrès lent et douloureux, jusqu'à ce que ses doigts étirés pussent presque empoigner les laîches flexibles qui s'étendaient le long de la berge basse. Puis, de cette plage recouverte de brume chuta et se précipita sur lui un second déluge de ces crapauds démoniaques; et Pierre fut repoussé sans pouvoir réagir vers les eaux nauséabondes.

Retenu par les masses s'entassant et rampant, et se noyant dans des ténèbres nauséeuses sur le fond couvert d'une vase épaisse, il griffa faiblement ses assaillants. Pendant un moment, avant que ne survienne l'oubli, ses doigts trouvèrent parmi eux les contours d'une forme monstrueuse qui ressemblait d'une quelconque façon à un crapaud, mais aussi gros et lourd qu'une femme obèse. Finalement, il lui sembla que deux seins énormes s'écrasaient contre son visage.

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Printed on: October 18, 2017